GEGRÜNDET 1927
METROPOLIS, SAMSTAG, 25. MšRZ 2023
97. JAHRGANG
Le Temps

Review of Metropolis following the French release

LE TEMPS
22 OCTOBRE 1927
P. 5

Courrier Cinématographique

"Metropolis"

Ce film géant résume et termine toute une période technique de la cinégraphie allemande. C'est très probablement le dernier film européen obtenu à coups de millions. Cette surenchère progressive avait été imposée à l'Ancien-Monde par la concurrence américaine, mais on commence à comprendre un peu partout qu'il est absurde de vouloir lutter avec le dollar sur un pareil terrain.
L'auteur de "Metropolis" est bien connu dans les milieux artistiques de Paris. C'est Fritz Lang, l'auteur des "Nibelungen", qui fr√©quenta longtemps, en sa qualit√© de peintre, les ateliers de Montparnasse. C'est √† sa femme, la po√©tesse Th√©a von Harbou, que, cette fois encore, il a demand√© son sc√©nario. Sa collaboratrice a peut-√™tre simplifi√© un peu trop arbitrairement son sujet. Abordant le redoutable probl√®me des rapports du capital et du travail dans la cit√© future, tout en se d√©fendant de se livrer √† une anticipation volontaire, l'auteur a oppos√© l'un √† l'autre des concepts trop absolus, trait√©s avec une rigueur excessive. Rien dans l'√©volution actuelle de la classe ouvri√®re et dans les conditions pr√©sentes du labeur ne l'autorisait √† conclure que le travail manuel conduit au plus humiliant des esclavages. Dans ce film, l'ouvrier d'usine est un invraisemblable for√ßat qui m√®ne une existence effroyable, dans une ville souterraine, sans avoir jamais la permission de voir la lumi√®re de jour, alors que ses ma√ģtres savourent sur des terrasses ensoleill√©es une vie de voluptueuse f√©erie.
D'autre part, il est, dans ce sc√©nario, un postulat √©galement contraire √† la r√©alit√© des faits. Nous nous trouvons l√† dans une civilisation o√Ļ le machinisme a fait des progr√®s inou√Įs. Or, la machine y a r√©duit l'individu √† un servage musculaire qu'elle a pr√©cis√©ment pour mission d'abolir. Pour d√©placer, sur un cadran, des aiguilles directrices, l'ouvrier s'√©puise en efforts surhumains, alors que l'orgueil des ing√©nieurs qui domestiquent les fluides est d'imposer leur volont√© aux forces les plus redoutables, √† l'aide d'effleurements, de pressions imperceptibles et de gestes l√©gers. Il est logique de penser que tous les progr√®s des constructeurs tendront √† substituer le moteur aux biceps et que, de plus en plus, il suffira de d√©placer une manette et de tourner un commutateur pour d√©cha√ģner l'ouragan de la vapeur, de l'air comprim√© ou de l'√©lectricit√©.
La conception g√©n√©rale de cette Ňďuvre p√®che donc gravement par sa base. L'ouvrage est, de plus, g√Ęt√© par une conclusion trop visiblement am√©ricanis√©e dans un int√©r√™t commercial. Mais, ces r√©serves faites, il faut proclamer l'int√©r√™t exceptionnel d'une telle r√©alisation qui, au point de vue technique, marque une date dans la production internationale.
Jamais les Américains n'étaient parvenus à une telle perfection technique et n'avaient surtout réussi à nous donner l'impression d'un emploi aussi intelligent d'un budget illimité. La virtuosité de la prise de vues dépasse tout ce qui nous avait été offert jusqu'ici, non seulement par la hardiesse de la conception et la grandeur des réalisations, mais par un esprit essentiellement cinégraphique et par un rythme souverain. Ce rythme est personnel à l'auteur. Il n'est pas pris dans la vie. Il ne doit rien à l'observation. Il s'élève à la dignité d'une idéologie. C'est un très grand exemple appliqué à un sujet discutable, mais qui s'impose irrésistiblement. Amis et ennemis de l'écran doivent aller prendre connaissance de ce document unique, autour duquel s'éterniseront des discussions sans fin, mais qui représente, dans la production mondiale, une étape décisive vite franchie, sans doute, mais qui, de longtemps, ne sera pas oubliée.

Emile Vuillermoz.

2009-02-05

Le Temps, 22 October 1927, page 5
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